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Une guerre, par des voix littéraires féminines

09/04/2017

 

Avant de débuter, veuillez noter que j'utiliserais le terme autrice et non auteure au sein de cette chronique littéraire. Selon l'Académie française, la version féminine autrice est un barbarisme (erreur de langage par altération de mot). Au 17e siècle, l'Académie française était siégée que par des hommes qui se réservaient le prestige de poursuivre des fonctions nobles, tel que l'écriture et la poésie. Autrice fut alors abolie de la langue française. Une femme pouvait être une boulangère et une actrice, mais être une professeuse ou une autrice était des emplois à tangentes intellectuelles trop élevée. De là, naitront plus tard professeure et auteure.

 

Une histoire de guerres, de conflits, de confrontation. Mon type de lecture favorite. Rien de tel que de s'émerger dans le récit qui relate des évènements vécus de séparation politique, d'écroulement de hiérarchie gouvernementale, et de violence. Une nation qui sacrifie les droits humains pour la sécurité n'aboutit avec aucun des deux. J'ai toujours aimé l'Histoire. Néanmoins, pas le type de faits historiques de nous apprenons en classe : des dates, des noms de dirigeants, des noms de batailles, de frontières, etc.

L'Histoire, je la veux en littérature. Elles sont conjointes. La littérature française date de la Bible au moment où l'Homme s'acquit la Plume. L'écriture, c'est la forme originale (et même encore à ce jour), de documentation. Je veux revivre l'époque du Moyen Âge en France, si éloignée de notre réalité moderne, par La Guerre de 100 ans, les écrits de Chrétien De Troyes et de François Rabelais.

 

Par des voix d'auteurs et d'autrices s'établissent diverses perspectives non fictives du passé. La réalité, c'est celle qui blesse et celle qui frappe. Ce ne sont pas des "histoires", mais des témoignages de gens rompus, perdus, déchus au sein d'un chez eux, jadis heureux, où règne désormais le chaos et la corruption.

 

À vous, je vous présente ainsi trois coups de cœur littéraire. Trois livres. Trois femmes : une Française, une Hongroise, une Allemande. Trois autrices. Trois témoignages désorientés d'une réalité à faire glacer le sang, que furent les horreurs de la Seconde Guerre mondiale.

 

 

 

Le Grand Cahier, par Agota Kristoff
Kristof, A. (1986). Le Grand Cachier. Peris, France : Éditions le Seuil.

 

Résumé du livre (premier d'une trilogie) :

Klaus et Lucas sont jumeaux. La ville est en guerre, et ils sont envoyés à la campagne, chez leur grand-mère. Une grand-mère affreuse, sale et méchante, qui leur mènera la vie dure. Pour faire face aux atrocités qui les entourent, Klaus et Lucas vont entreprendre seuls une étrange éducation. Dans un style enfantin et cruel, chaque évènement de leur existence sera consigné dans un « grand cahier ».

 

Quelques notes sur l'autrice :

Née en Hongrie en 1935, Agota Kristof est l'autrice de « La Trilogie des jumeaux » (Le Grand Cahier, La Preuve, et Le Troisième Mensonge), traduite dans plus de vingt langues. Elle reçoit le prix du Livre européen en 1986 pour Le Grand Cahier.

Deux jeunes garçons, ballotés par la violence et la pauvreté de la guerre, se désensibilisent au moral afin de surmonter aux horreurs quotidiennes. Les jeunes frères écrivent dans le cahier leur autodiscipline. Ce conte considéré cruel d'Agota Kristoff plonge de lecteur dans une fatalité qui heurte à plein fouet, et de la destruction de la jeunesse. L'autrice nous dévoile la guerre par les yeux de jeunes gamins, un monde d'abus, de malnutrition, de vol, et de meurtre. Un livre excellent, mais faire gaffe! Poignant, insensible, froid, ce récit laisse un goût amer.

 

Violentés par leur grand-mère à leurs côtés, ils vont apprendre, en accéléré et à un trop jeune âge, la brutalité de l’expérience humaine : humiliations physiques, injustices, faim, soif, condition de proie pour des prédateurs sexuels vainqueur (fières militaires). Aucune souffrance ne les épargnera.

 

Le Grand Cahier est également adapté au cinéma qui « affiche une esthétique aux contours irréprochables, celle de ces coproductions européennes soignées à défaut d’être opulentes » (Le Devoir, 2014). Selon L'Express, Le Grand Cahier est « roman magnifique sur le déracinement, la séparation, l'identité perdue et les destins brisés dans l'étau totalitaire. »

 

Quelques citations frappantes :

  • « Grand-mère nous frappe souvent, avec ses mains osseuses, avec un balai ou un torchon mouillé. Elle nous tire par les oreilles, elle nous empoigne par les cheveux. D'autres gens nous donnent aussi des gifles et des coups de pied, nous ne savons même pas pourquoi. Les coups font mal, ils nous font pleurer. Nous décidons d'endurcir notre corps à la douleur pour pouvoir supporter la douleur sans pleurer. Nous commençons par nous donner l'un à l'autre des gifles, puis des coups de poing. » (p.22)

  • « Nous ne voulons plus rougir ni trembler, nous voulons nous habituer aux injures, aux mots qui blessent. » (p.26)

  • « Nous ne pouvons plus ouvrir les yeux. Nous n'entendons plus rien. Notre corps est inondé de sueur, de sang, d'urine, d'excréments. Nous perdons connaissance. » (p.114)

  • « Les bûchers noirs que nous avons vus d'en haut, ce sont des cadavres calcinés. Certains ont très bien brûlé, il ne reste que les os. D'autres sont à peine noircis. Il y en a beaucoup. Des grands et des petits. Des adultes et des enfants. Nous pensons qu'on les a tués d'abord, puis entassés et arrosés d'essence pour y mettre le feu. Nous vomissons. Nous sortons du camp en courant. » (p.134)

 

 

 

La douleur, par Marguerite Duras
Duras, M. (1985). La douleur. Paris, France : Éditions Gallimard.

 

Résumé du livre :

Marguerite Duras écrit les cahiers de la guerre, après l'arrestation de son mari en juin 1944 par l'armée Allemande. Tout au long de la disparition de celui-ci, elle tient ce journal qui relate sa douleur. Quarante ans plus tard, Marguerite retrouve ce vieux journal dans lequel elle avait écrit ses peurs, ses inquiétudes et ses envies presque incessantes de retrouver son mari prisonnier dans un camp de concentration.

 

Voici une note au tout début du livre, écrit par Duras elle-même : « J'ai retrouvé ce journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château. Je n'ai aucun souvenir de l'avoir écrit. Je sais que je l'ai fait, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte, je revois l'endroit, la gare d'Orsay, les trajets, mais je ne me vois pas en écrivant ce journal. Quand l'aurais-je écrit, en quelle année, à quelles heures du jour, dans quelle maison? Je ne sais plus rien. Comment ai-je pu écrire cette chose que je ne sais pas encore nommée et qui m'épouvante quand je la relis. Comment ai-je pu de même abandonner ce texte pendant des années dans cette maison de campagne régulièrement inondée en hiver. La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot « écrit » ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d'une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n'ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m'a fait honte. »

 

Quelques notes sur l'autrice :

En 1914, Marguerite Duras est née en Indochine orientale où son père était professeur de mathématiques et sa mère institutrice. À part un bref séjour en France lors de son enfance, elle ne quitta Saigon qu'à l'âge de 18 ans. Elle remporte un immense succès public avec L'Amant, prix Goncourt en 1984, autofiction sur les expériences sexuelles et amoureuses de son adolescence dans l'Indochine des années 1930.

 Une oeuvre, quoique plutôt revendiquée, puisqu'au retour de son mari, Marguerite le laisse pour poursuivre une relation amoureuse avec le meilleur ami de celui-ci. Elle fut accusée d'exagérer sa douleur afin d’accréditer son divorce. La Douleur est un recueil d'histoires en partie autobiographiques, en partie inventées. Est-ce considéré comme un texte fictif, basé sur les faits réels? Cette confusion entre la réalité et la fiction me perd à travers la lecture. Néanmoins, l'accent est sans aucun doute misé sur la douleur, la souffrance émotionnelle qui consume la santé mentale et physique de Marguerite. Elle raconte l'attente du retour de son mari, qui était détenu dans les camps de concentration de prisonniers lors de la Seconde Guerre mondiale.

 

Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n'est pas possible, on ne peut pas les supporter. (Duras)

 

Quelques citations frappantes :

  • « On n'existe plus devant cette attente. Il passe plus d'images dans notre tête qu'il y en a sur les routes d'Allemagne. Des rafales de mitraillette à chaque minute à l'intérieur de la tête. Et on dure, elles ne tuent pas. Fusillé en cours de route. Mort le ventre vide. Sa faim tourne dans la tête pareille à un vautour. Impossible de ne rien lui donner. On peut toujours prendre un pain dans le vide. On ne sait même pas s'il a besoin de pain. On achète du miel, du sucre, des pâtes. On se dit : s'il est mort, je brûlerai tout. Rien ne peut diminuer sa brûlure que fait sa faim. On meurt d'un cancer, d'un accident automobile, de faim, non, on ne meurt pas de faim, on est achevé avant. » (p.46)

  • « L'Allemagne est en flamme. Il est à l'intérieur de l'Allemagne. Ce n'est pas tout à fait sûr, pas tout à fait. Mais on peut dire ça: s'il n'a pas été fusillé, s'il est resté dans la colonne, il est dans l'incendie de l'Allemagne. » (p.56)

  • « Sa fille est infirme, elle avait une jambe raide à la suite d'une tuberculose osseuse, elle était juive. J'ai appris au centre qu'ils tuaient les infirmes. Pour le nom des juifs morts, on commence à savoir. » (p.58)

  • « Avec l'été, la défaite allemande est arrivée. Elle a été totale. Elle s'est étendue sur toute l'Europe. L'été est arrivé avec ses morts, ses survivants, son inconcevable douleur réverbérée des Camps de Concentration Allemands. » (p.135)

 

 

Une femme à Berlin, par une Berlinoise anonyme
(2006). Une femme à Berlin. Paris, France : Éditions Gallimard.

 

Résumé du livre :

Sur un ton d'objectivité, presque froid, ou alors sarcastique, toujours précis, parfois poignant, parfois comique, c'est la vie quotidienne dans un immeuble quasi en ruine, habité par des femmes de tout âge, des hommes qui se cachent : vie misérable, dans la peur, le froid, la saleté et la faim, scandée par les bombardements d'abord, sous une occupation brutale ensuite. S'ajoutent alors le viol, la honte, la banalisation et l'effroi. C'est la véracité sans fard et sans phrases qui fait la valeur de ce récit terrible, c'est aussi la lucidité du regard porté sur un Berlin tétanisé par la défaite. Et la plume de l'autrice anonyme rend admirablement ce mélange de dignité de cynisme et d'humour qui lui a permis, sans aucun doute, de survivre.

 

Quelques notes sur l'autrice :

La jeune Berlinoise qui a rédigé ce journal, du 20 avril 1945 jusqu'au 22 juin 1945, a voulu rester anonyme. À la lecture de son témoignage, on comprend pour quelles raisons.

 

L'autrice anonyme partage le brouillon de son texte à un ami aux États-Unis qui travaille au sein d'une maison d'édition. En 1959, le roman se fait alors publier en anglais pour la première fois, et fit rapidement apparition en Italie, au Danemark, en Suède, en Norvège, aux Pays-Bas, en Espagne et au Japon.

 

Le roman fut très mal accueilli en Allemagne, encore blessée, rancunière et dont les souvenirs étaient trop vifs. Environ 150,000 femmes ont été violées à Berlin de 1945 à 1946. Les sujets abordés dans ce journal intime publié étaient toujours tabous. En mai 1968, des photocopies du texte circulèrent dans des journaux étudiants des universités allemands. Ces publications engendrèrent de nombreuses réflexions d'une révolution de liberté sexuelle en Allemagne. Les témoignages de la Berlinoise devinrent un symbole national de maltraitances des femmes afin de critiquer la domination masculine dans la société civile.

 

Quelques citations frappantes :

  • « J'ai calculé que nous étions dimanche, le 29 avril. Mais dimanche, c'est un mot pour les civils, aujourd'hui il ne veut plus rien dire. Le front ne connait pas le dimanche. » (p.119)

  • « Cela dit en écrivant, j'en viens à me demander pourquoi je cours la morale est ose prétendre que le métier de prostituée est indigne de moi. De toute manière, c'est un des plus vieux métiers du monde, une activité respectable qui se retrouve dans les milieux les plus sélects. » (p.183)

  • « Un des deux soldats s'est alors tourné vers moi et m'a dit sur le ton le plus aimable du monde, dans sa langue : « Ça n'a aucune importance avec qui vous couchez. Une queue, c'est une queue. » J'ai dû me contenir pour faire l'idiote qui ne comprenait pas, comme le type s'y attendait. Je me suis donc contentée de sourire, sur quoi les deux gars sont partis dans un bruyant éclat de rire. » (p.255)

  • « On a ouvert un service spécial pour examiner les femmes violées. « Il faut qu'on y aille toutes. À cause des maladies vénériennes. » La veuve m'a redonné un coup de coude. Je ne sais pas encore, je me sens propre, je laisse venir les choses. » (p.296)

 

Après la mort de l'autrice anonyme, en 2003, apparait une nouvelle édition qui a offert aux Allemands, désormais dans un état apaisé, de faire revivre un épisode tragique de leur histoire. Une fois sa mort, l'identité de l'autrice est révélée par Jens Bisky, le rédacteur du quotidien Süddeutsche Zeitung. La jeune Berlinoise s'appelait Marta Hillers et était journaliste. Son emploi avant que la guerre éclate explique peut-être bien son détachement et son objectivité. Ce journal intime serait sa seule oeuvre publiée. Cette publication fut également adaptée au cinéma européen.

 

 

Trois témoignages. Trois réalités. Et pourtant, leurs voix résonnent comme un seul écho. En pleine crise de terreur, ces femmes expriment la réalité avec une telle froideur, un détachement insensible, presque barbare. Comme hébétées par la terreur, elles cèdent à l'abandon d'espoir affectif afin de miser le reste de leur énergie à s'éloigner du danger dominant. Cette rupture émotionnelle est sûrement un mécanisme de survie. Fermer les yeux.  

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