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Immigration, identité et littérature

21/04/2017

L’islam, le Moyen-Orient, les femmes opprimées, les attentats. Nous contestons les femmes voilées, suscitons des commentaires « politiquement incorrects », épions nos voisins arabes avec méfiances. L’islamophobie est une désolante réalité. Notre attitude envers nos nouveaux arrivants réfugiés n’est pas épargnée de nos préjugés.

 

Le 9 avril, le dimanche des Rameaux. Deux attentats à la bombe, au sein de deux églises catholiques au nord de l’Égypte. Quarante-quatre morts. Cent vingt-six blessés. « Il y a une série de procédures qui vont être prises », a ajouté le chef de l’État égyptien, le visage grave, contre l’organisation de l’État islamique. Le président des États-Unis Donald Trump condamne ces attentats sous prétexte d’être « confiant dans la capacité du président Abdel Fattah Al-Siss à gérer la situation comme il se doit. »

 

Mercredi, le 12 avril est une journée historique dans l’histoire du Parlement au Canada. Les sénateurs, ainsi que tous les membres du Parlement élus se font adresser la parole par la plus jeune personne dans l'histoire de notre pays, âgée de 19 ans : Malala Yousafzai. Une jeune écolière pakistanaise reçoit une balle dans la tête par les talibans, et survie à cet assaut. Militante pour la cause de l’éducation des filles et des femmes à travers le monde, elle s’adresse à titre d’invité d’honneur aux Nations Unies, en juillet 2013. Elle devient une icône mondiale du droit à l’éducation, ainsi que les droits des filles et des femmes. « Je ne cherche pas à me venger contre les talibans. Je veux une éducation pour leurs fils et leurs filles. » Le Canada lui offre la citoyenneté d’honneur canadienne. Malala n’est que la sixième personne à recevoir cette mention.

 

Et les réfugiés, eux? Détruit entre la culpabilité d’abandon leur mère patrie plutôt que d’y verser leur sang, en digne patriote, ils courent. Fuguent. Recherchent un coin de sécurité où protéger les leurs. Permettre à leurs petits une enfance, comme la mienne, et la vôtre. Un sentiment de sécurité contre quoi? Au prix d'une crise identitaire.

 

Avec vous, chers lecteurs et chères lectrices, je partage trois témoignages. De l’homme qui court. De l’homme qui choisit de ne pas se battre. De l’homme submergé par le conflit intérieur, d’abandon, de fierté et de faillite. Trois hommes. Un Marocain. Un Libanais. Un Français. Ils partagent avec nous les souffrances intérieures de l’homme qui fuit, noyé de regret et de nostalgie.

 

 

Les désorientés, par Amin Maalouf, de l’Académie française
Maalouf, A. (2012). Les désorientés. Paris, France : Le livre de poche. 

 

Résumé du livre :

Depuis vingt-cinq ans, Adam n’est pas retourné dans son pays natal, et réside à Paris. Il est devenu un homme reconnu, un historien et professeur d’université. Un soir, la femme de Mourad, un ami d’enfance, l’appelle pour lui annoncer que son époux est mourant. Cependant, il souhaite revoir Adam, avec qui il a perdu contact depuis toutes ces années. Sur un coup de tête, Adam quitte Paris sur le premier avion. Le grand intellectuel qu’il est devenu, dans l’exil, retrouve ces lieux de jeunesse promptement quittés, sans jamais se retourner. Il retrouve ses amis du collège, Naïm, Bilal, Albert et Ramez. Ensemble, ils partagent leurs souvenirs d’enfance, les bons comme les mauvais. Adam se souvient alors de toutes ces nuits passées à débattre de politique avec les copains. Il se souvient de la guerre.

 

Mieux vaut se tromper dans l'espoir qu'avoir raison dans le désespoir. –A.M.

 

Voici un commentaire de l’auteur lui-même, qui nous offre une réflexion sur son œuvre :

« Dans Les désorientés, je m'inspire très largement de ma propre jeunesse. Je l'ai passée avec des amis qui croyaient en un monde meilleur. Et même si aucun des personnages de ce livre ne correspond à une personne réelle, aucun n'est entièrement imaginaire. J'ai puisé dans mes rêves, dans mes fantasmes, dans mes remords, autant que dans mes souvenirs. Les protagonistes du roman avaient été inséparables dans leur jeunesse, puis ils s'étaient dispersés, brouillés, perdus de vue. Ils se retrouvent à l'occasion de la mort de l'un d’eux. Les uns n'ont jamais voulu quitter leur pays natal, d'autres ont émigré vers les États-Unis, le Brésil ou la France. »

 

Quelques notes sur l'auteur :

Amin Maalouf est né en 1949 à Beyrouth. En 1976, lorsque le Liban est ravagé par la guerre civile, il est contraint de s’exiler en France à cause de son métier de rédacteur du quotidien An-Nahar. Amin Maalouf connaît un grand succès à titre de reporter, et devient par la suite rédacteur en chef. Il parcourt le monde entier à couvrir l’actualité. Son roman Le Rocher de Tanios fait de lui de lauréat du prix Goncourt en 1993. Depuis 2011, il siège à l’Académie française.

 

« L'auteur y explore les thèmes du pardon, de la guerre, de l'avenir. L'ensemble de son œuvre interroge les rapports politiques et religieux qu'entretiennent l'Orient et l'Occident, mais aussi les thèmes de l'exil et de l'identité », cite son collègue, Jérôme Bonnet.

 

Quelques citations frappantes :

  • « Nous étions jeunes, c'était l'aube de notre vie, et c'était déjà le crépuscule. La guerre s'approchait. Elle rampait vers nous, comme un nuage radioactif ; on ne pouvait plus l'arrêter, on pouvait tout juste s'enfuir. Certains d'entre nous n'ont jamais voulu l'appeler par son nom, mais c'était bien une guerre, "notre" guerre, celle qui, dans les livres d'histoire, porterait notre nom. » (p.37)

  • « Ce serait simple si, sur les chemins de la vie, on devait juste choisir entre la trahison et la fidélité. Bien souvent on se trouve contraint de choisir plutôt entre deux fidélités inconciliables ; ou, ce qui revient au même, entre deux trahisons. » (p.54)

  • « Tout homme a le droit de partir, c'est son pays qui doit le persuader de rester - quoi qu'en disent les politiques grandiloquents. » (p.112)

  • « Au nom du progrès, de la justice, de la liberté, de la nation, ou de la religion, on ne cesse de nous embarquer dans des aventures qui se terminent en naufrages. » (p.116)

  • « Un ami te déçoit ? Il cesse d'être ton ami. Le pays te déçoit ? Il cesse d'être ton pays. Et comme tu as la déception facile, tu finiras par te retrouver sans amis, sans patrie. » (p.187)

  • « Le pays où tu peux vivre la tête haute, tu lui dois tout, tu lui as sacrifiés tout, même ta propre vie; celui où tu dois vivre la tête basse, tu ne lui donnes rien. Qu'il s'agisse de ton pays d'accueil ou de ton pays d'origine. » (p.237)

  • « Il y a de plus en plus de gens pour qui la religion remplace la morale. Ils te parlent du licite et de l’illicite, du pur et de l’impur, avec des citations à l’appui. Moi j’aimerais qu’on se préoccupe plutôt de ce qui est honnête, et de ce qui est décent. Parce qu’ils ont une religion, ils se croient dispensés d’avoir une morale. » (p.288)

  • « De la disparition du passé, on se console facilement ; c’est de la disparition de l’avenir qu’on ne se remet pas. Le pays dont l’absence m’attriste et m’obsède, ce n’est pas celui que j’ai connu dans ma jeunesse, c’est celui dont j’ai rêvé, et qui n’a jamais pu voir le jour. » (p.356)

  • « Aujourd’hui, vous entendez les gens dire : Moi, en tant que chrétien, je pense ceci, et moi en tant que musulman je pense cela. J'ai tout le temps envie de leur dire : vous devriez avoir honte! Même si vous pensez en fonction de votre communauté, faites au moins semblant de réfléchir par vous-mêmes! » (p.432)

 

Au pays, par Tahar Ben Jelloun
Ben Jelloun, T. (2009). Au pays. Paris, France : Éditions Gallimard.

 

Résumé du livre :

Mohamed est à quelques mois de la retraite, mais n’a aucune envie de quitter son atelier, où il travaille confortablement depuis son exil du Maroc. Épris de nostalgie, il se désole de voir ses enfants si détachés de leur héritage marocain. Avec humilité, il s’interroge sur ses intentions. Il réfléchit à son admiration pour l’islam, dont les dérives fanatiques l’attristent. Avec malheur, Mohamed réalise que la retraire devient son plus grand cauchemar, sa perte. Un jour, au lever du soleil, il retourne après tant d’années d’absence sur les terres marocaines afin d’y construire une énorme maison, où y recueillir ses enfants. Cependant, ce retour au pays tant imaginé ne sera pas celui dont il rêvait. Un retour accueillant?

 

Quelques notes sur l'auteur :

Tahar Ben Jelloun est né en 1944 au Maroc, où il devient professeur de philosophie à l’université Mohammed V de Rabat. Étant illettré en arabe, et suite à l’arabisation de l’enseignement postsecondaire, il quitte donc pour la France en 1971 et poursuit des études en psychologie. Dès 1972, il devient journaliste pour Le Monde. Son premier roman, L’Enfant de sable, le rend connu à travers l’Europe et l’Afrique du Nord. Il écrit une suite à L’Enfant de sable, appelé La Nuit sacrée, et gagne le prix Goncourt en 1987 pour ce second roman.

 

Il est l’auteur de multiples ouvrages dédiés à l’éducation de l’islam aux enfants, comme Le Racisme expliqué à ma fille (1998) et l'Islam expliqué aux enfants (2002). Depuis 2008, Tahar Ben Jelloun est membre honorable de l’Académie Goncourt.

 

Tahar Ben Jelloun nous partage ses réflexions, le lendemain de l’attentat à Paris : « La grande victoire du terrorisme, c'est d'avoir, parmi ces activistes, des gens qui ont renoncé à vivre pour des raisons très complexes, avec des facteurs très différents. Il y a le facteur identitaire, psychologique, culturel, le facteur du malaise. Et puis l'illusion et l'effet de la propagande, qui est extrêmement bien faite et quotidiennement déversée sur les réseaux d'Internet et finit par capter l'imagination et le cœur des jeunes innocents qui n'étaient pas du tout nés pour faire le djihad, ni en Syrie ni ailleurs. »

 

Quelques citations frappantes :

  • « Mohamed ne savait plus si le racisme était suscité par la couleur de la peau ou l’extrême pauvreté. » (p. 13)

  • « Il s'était demandé pourquoi, dans l'esprit des enfants d'aujourd'hui, la bonté était signe de faiblesse. Fallait-il être dur, autoritaire et injuste pour être fort, pour être respecté, admiré? » (p.26)

  • « "Vieux con!" Cette insulte il l'avait souvent entendue autour de lui, mais ce fut la première fois qu'elle lui était adressée. Il se dit tout en marchant la tête baissée en direction de son immeuble : ai-je la gueule d'un vieux con? C'est quoi un vieux con? Ça doit être un pauvre type, un gars qui ne se bat pas, qui subit la vie, et le jour où il décide de ne pas répéter les mêmes gestes, il rencontre une violence d'un autre genre; nulle part il n'a trouvé sa place. » (p.29)

  • « La famille s’était dispersée. Il se consolait en se disant : c’est ça la vie, on fait des enfants, on les gâte puis un jour ils s’en vont, à peine s’ils se souviennent de nous, mais que faire, si nous étions au village, ils seraient tous là, sous mes yeux, là, nous sommes dans un pays impitoyable, il faut lutter tout le temps pour vivre, pour respirer, pour dormir en paix. » (p.42)

  • « Aucune religion n'encourage l'évolution et la modernité. Ni la mienne ni la vôtre. » (p.50)

  • « Mais la pauvreté, l'insécurité et la promiscuité ne laissaient pas de place au dialogue et à la tolérance. Les gens étaient à bout et ne contrôlaient plus rien. » (p.77)

  • (Mohamed à ses enfants qui ont choisi la nationalité française) : « N'oublie pas que ton pays d'origine est inscrit sur ton visage, il est là, que tu le veuilles ou non. Moi, je n'ai jamais douté de mon pays. Vous autres, vous ne savez pas de quel pays vous êtes. Oui, vous vous dites Français, je crois que vous êtes les seuls à le croire. Tu penses que le flic te traite comme un Français cent pour cent ? Oui, si tu vas au tribunal, le juge te dira que t'es Français, il est obligé, mais il pense que tu es étranger, ou bien bâtard. On dirait que la France a fait plein de gosses avec une femme venue d'ailleurs et que ces enfants, elle a oublié de les déclarer, je veux dire de les reconnaître. » (p.143)

  • « Ma religion est mon identité, je suis musulman avant d’être marocain, avant de devenir immigré; l’islam est mon refuge, c’est lui qui me calme et me donne la paix; c’est la dernière religion révélée, elle est arrivée pour clore un long chapitre que Dieu a commencé il y a très longtemps. Ici, ils ont leur religion et nous avons la nôtre. Nous ne sommes pas faits pour eux et ils ne sont pas faits pour nous. » (p.155)

 

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, par Éric-Emmanuel Schmitt
Schmitt, E-E. (2015). Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Paris, France : Le livre de poche.

 

Résumé du livre :

L’histoire nous plonge dans les années 1960, à Paris. Moïse, surnommé Momo, un jeune garçon de 12 ans, est abandonné par sa mère, et grandit avec un père absent et déprimé, au sein d’un quartier défavorisé de Paris. Momo se lie d’amitié avec Monsieur Ibrahim, l’épicier du coin. Avec patience et affection, le vieil homme réussit à lui offrir un monde nouveau. Entre eux s’effacent la religion et l’âge pour laisser place à une amitié paternelle. Le commerçant musulman offre à ce jeune juif les valeurs fondamentales de l’Homme : l’amour, le pardon, et la tolérance. Monsieur Ibrahim amène Momo en voyage vers son pays natal, pour lui ouvrir les yeux sur le monde. Ce séjour n’est pas ce qu’espérait Momo.

 

Depuis plusieurs années, Éric-Emmanuel Schmitt interprète lui-même le monologue qu’il a écrit en 1999. Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran a été repris au théâtre de nombreuses reprises, avant d’être adapté au cinéma en 2003 par le réalisateur français, François Dupeyron, décédé en février 2016.

 

Quelques notes sur l'auteur :

En deux décennies, Éric-Emmanuel Schmitt est devenu un des auteurs francophones les plus lus et les plus représentés dans le monde. Écrivain et dramaturge, ses pièces ont été récompensées par plusieurs Molière et le Grand Prix du théâtre de l’Académie française. Ses livres sont traduits en 44 langues et plus de 50 pays jouent régulièrement ses pièces. Il réside maintenant à Bruxelles, et obtient la citoyenneté belge en 2008.

 

Depuis 2016, Éric-Emmanuel Schmitt est membre honorable de l’Académie Goncourt. L’Académie royale de la langue et littérature française de Belgique lui offre également un fauteuil, celui-ci occupé avant lui par Colette et Cocteau.

J’ai découvert Schmitt pour la toute première fois en 10e année. Il est venu à l’Université de Victoria pour une conférence en français en 2010. J’y suis allée. Son français parlé était d’une telle éloquence

, j’en fus chamboulée. « Je veux m’exprimer de manière aussi poétique en français », fut une promesse à moi-même. Il écrit bien. Des phrases sublimes, rythmées, qui résonnent dans une pluie d’idées gracieuse, sereine. Il n’y a rien d’agressif dans son écriture. Je l’ai rencontré une seconde fois, au Salon du livre de Montréal en 2015. Cette fois-ci, j’ai attendu en ligne deux heures pour obtenir son autographe. J’ai lu tous ses romans et ses pièces de théâtre. C’est le coup de foudre de Schmitt. I’m Schmitting for you.

 

Quelques citations frappantes :

  • « Un homme, ça passe sa vie dans seulement deux endroits : soit son lit, soit ses chaussures. » (p.12)

  • « Enfin, le soufisme n'était pas une maladie, ce qui m'a déjà rassuré un peu, c'était une façon de penser - même s'il y a des façons de penser qui sont aussi des maladies, disait souvent monsieur Ibrahim. » (p.33)

  • « - Comment faites-vous pour être heureux, Monsieur Ibrahim? – Je sais ce qu’il y a dans mon Coran. – Faudrait peut-être qu’un jour je vous le pique, votre Coran. Même si ça se fait pas, quand on est juif. – Bah, qu’est-ce que ça veut dire pour toi, Momo, être juif? – Ben j’en sais rien. Pour mon père, c’est être déprimé toute la journée. Pour moi… c’est juste un truc qui m’empêche d’être autre chose. » (p.36)

  • « Avec Monsieur Ibrahim, je me rendais compte que les juifs, les musulmans et même les chrétiens, ils avaient eu plein de grands hommes en commun avant de se taper sur la gueule. Ça ne me regardait pas, mais ça faisait du bien. » (p.44)

  • « On fera des voyages, Momo. Cet été, on ira ensemble dans le Croissant d’Or, je te montrerai la mer, la mer unique, la mer d’où je viens. » (p.55)

  • « Lorsque tu veux savoir si tu es dans un endroit riche ou pauvre, tu regardes les poubelles. Si tu ne vois ni ordures ni poubelles, c’est très riche. Si tu vois des poubelles et pas d’ordures, c’est riche. Si tu vois des ordures à côté des poubelles, c’est ni riche ni pauvre : c’est touristique. SI tu vois les ordures sans les poubelles, c’est pauvre. Et si les gens habitent dans les ordures, c’est très pauvre. » (p.61)

  • «  Pour tout le monde, je suis l’Arabe du coin. Arabe ça veut dire ouvert la nuit et le dimanche, dans l’épicerie. » (p.75)

 

 

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