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La pluie n'est pas seulement bonne pour la pelouse

24/10/2017

« Rémi, peux-tu descendre? Ton père t’a laissé quelque chose dans la cour. »

 

Ma mère, je l’aime bien, même si elle me crie de descendre déjeuner à 6h du matin. L’hiver, elle m’appelle pour que je déneige l’entrée dans le noir. C’est une lève-tôt, ma mère. Quand j’étais petit, elle me disait Ie futur appartient à ceux qui se lèvent tôt, comme ton père. Oui bien sûr, comme mon père. J’ai toujours pensé que ma mère se lève avant l’aube pour préparer le café, le pain grillé, la confiture maison et la boîte à dîner à p'pa, depuis leur mariage. Elle l’a toujours trouvé beau dans son habit d’ambulancier. Même après toutes ces années, elle le repasse à l’eau chaude avec satisfaction. « Rémi, descends s’il te plaît! » Ça sent les œufs et le jambon. « Ouais m’ma, j’arrive là! »

 

J’embrasse ma mère sur la joue dès que je rentre dans la cuisine. Elle sourit, et ajoute agacée « Assis-toi vite à table, c’est moche des toasts froides! Ça fait vingt minutes que le déjeuner est prêt. Tes sœurs ont presque terminé. » Sans irriter davantage ma mère, je m'assois devant les trois monstres, dont les robes sont tachées de ketchup et de gras de patates. « Mange vite, ton père t’a laissé quelque chose dans la cour. Tu iras voir après. »

 

Je mange mon repas en trois bouchées, j'engloutis mon verre de lait, et je quitte la table, pressé de voir ce que mon père a laissé dans l’entrée. Ma mère défait son tablier avant de me talonner dehors. « Eh bien, p’pa a réparé la voiture? » Je l'effleure du bout de doigt, elle sent la peinture fraîche et l’essence. Elle sent la voiture neuve. Je n’en reviens pas comme elle est belle. « Ton père a toujours aimé la mécanique. Avant de devenir ambulancier, c’est ce qu’il faisait. Toi aussi, tu es bon avec tes mains, tu tiens ça de lui mon garçon. L’automobile roule maintenant. »

 

Je me tourne vers elle, ébahi. Six mois que la voiture de famille ne fonctionne pas, et que j’y travaille avec p’pa quand il a le temps. Six mois à faire des courses avec m’ma à pied. Je cours vers le garage et je survole l’atelier de travail d’un regard. Je fouille dans un ramassis de boîtes et d’outils. Je demande à ma mère d’aller chercher l’appareil photo. Je l’entends qui court vers la maison, et ordonne aux filles de l’aider à trouver l’appareil photo.

 

Quelque part entre une boîte à outils et une selle à cheval, je mets la main sur l’ancien casque de mécanique à p’pa. Celui qu’il a échangé pour son habit d’ambulancier. Ma sœur Gabby entre dans le garage, brandissant l’appareil photo. À quatre ans, l’appareil est presque aussi gros que la totalité de sa taille. Ma mère est de retour à l'extérieur, proche de la voiture, la montrant fièrement à mes sœurs. Elles touchent les roues et les banquettes, ricanant de plaisir, s’exprimant en ohh et en ahh.

 

« Comme tu es beau avec le casque à ton père, comme ça sur la tête! Mets-toi devant l’automobile, je vais prendre une photo de toi. » Je ne me le fais pas répéter. « Fais un beau sourire, mon grand. »

 

Flash. L’instant est capturé dans le temps et dans l’espace. Ma mère tend la photo à Gabby, qui l’agite doucement. L’image se manifeste une minute plus tard, et provoque également quelques larmes de joie de ma mère. Elle dépose le cliché sur le piano, situé au centre du salon.

 

En après-midi, je propose d’amener les filles à la crèmerie, leur offrant une promenade en voiture. Elles se mettent à crier d’enthousiasme lorsque j’ouvre la portière arrière, les invitant à monter. « Merci Rémi, c’est gentil. Les filles vont adorer. Sois prudent d’accord? », me dit ma mère. Je lui donne un baiser sur la joue avant de m'asseoir sur le siège du conducteur. La clé glisse dans l'interrupteur, et le moteur se met à faire vibrer la voiture. Les trois fillettes se dandinent de plaisir à l’arrière. Comme elle roule bien, la jolie bagnole à p’pa. J’empoigne fermement le volant. Le trajet se fait dans le silence, les fenêtres baissées, les cheveux au vent. Lucie tombe endormie, accotée contre la portière.

 

Dès que je me trouve un stationnement et que j’éteins le moteur, la petite se réveille d’un bond, réclamant sa glace au chocolat. Elles courent sans m'attendre jusqu’au comptoir de commande.

 

« Trois glaces au chocolat s’il vous plaît, Monsieur Gilles! », disent mes sœurs en tapant des mains d’excitation.
 

« Bien sûr! Mais comme vous avez grandi, les p’tites filles Lapierre! Et toi, mon grand Rémi, qu’est-ce que je t’offre aujourd’hui? »
 

« Bonjour Gilles! Non merci pour moi, je ne suis pas vraiment un gars sucré », répondis-je en consultant le menu des friandises du regard.
 

« Eh ben, tu n’es pas comme ton père toi! Il venait me voir tout le temps pour de la glace molle aux cerises, c’était sa préférée! Elle est même en saison en ce moment. On a eu beaucoup de pluie et de la chaleur cette année, les cerisiers aiment bien ça en juillet. Ma femme passe ses jours à les récolter! », me partage Gilles, comblé par son jardin.
 

« C’est dégoûtant la crème glacée à la cerise, ça goûte le savon! », s’exclame Gabby, faisant des grimaces avec la langue.
 

« Mon père aimait la glace molle aux cerises? », répondis-je en donnant quelques sous au propriétaire de la crèmerie, et ignorant le commentaire de ma sœur.
 

« Oh que oui! Tu sais Rémi, ton père travaille fort. Il n’a plus le temps pour ces choses-là. Maintenant, c’est au tour à ses enfants d’en profiter! Et voilà les filles, trois glaces au chocolat pour trois belles princesses! », dit-il en distribuant un cornet copieux à chacune de mes sœurs.
 

« Merci, Monsieur Gilles! », répondent-elles en chœur, les têtes enfouies dans leur gâterie.

 

Le chemin du retour à la maison se fait de nouveau dans le silence. Je regarde sans cesse dans le rétroviseur, anxieux d’en voir une faire un dégât : « Je vous avertis toutes les trois, s’il y en a une qui laisse tomber une goutte de chocolat ou place ses doigts collants sur la nouvelle banquette de la voiture à p’pa, il n’y aurait plus de visiter chez Monsieur Gilles. » Elles hochent la tête en signe de compréhension, et le silence règne de nouveau.

 

En soirée, lorsque les filles dorment, j’ère dans le salon comme un chien perdu. « Rémi, que fais-tu? Il est 22h. Tu ne vas pas te coucher? », me demande ma mère, perplexe. Je réponds que j’aimerais attendre mon père. Elle demeure songeuse. Un instant plus tard, elle me dit qu’elle s’endort sur son tricot, et qu’il est l’heure pour elle d’aller au lit.

 

J'attends, allongé sur le sofa. Je sens mes paupières lourdes lorsque les clés tournent dans la serrure. Mon père apparaît à l’entrée, surpris de me voir au salon.

 

« Mais qu’est-ce que tu fais là toi? »
 

« Je t’attendais. Comment était ta journée au travail? »
 

« Bien. Tu m’attends pour quoi? As-tu vu la voiture que j’ai sorti dans la cour ce matin? »
 

« Oui, elle est superbe. Le moteur roule vraiment bien, beau travail p’pa. J’ai amené les filles manger une glace chez Gilles en voiture cet après-midi. » Mon père hoche la tête souriant, sans rien dire.

 

« Regarde, m'ma a même pris une photo de moi, avec ton casque. » Je me lève et prends la photo sur le piano, pour la lui tendre.
 

« Ayoye mon gars, tu ressembles à ton vieux bonhomme quand il était beau et jeune », dit-il en éclatant de rire.

 

Je me joins à son bonheur en l'accompagnant dans son rire.

 

« P’pa, ça te dit d’aller prendre une glace avec moi? Monsieur Gilles ferme sa crèmerie à 23h l’été. Qu’en penses-tu? »
 

« Ça doit faire au moins 15 ans que je suis allée là! D’accord, mais c’est toi qui conduit. »

 

Les fenêtres baissées, les cheveux au vent. Mon père à mes côtés, qui me regarde avec fierté. Je l’aime bien, mon père. Il ne parle pas souvent, mais lorsqu’il ouvre la bouche, c’est puissant. Les gens l’écoutent. Moi, je l’écoute. À cet instant, nous savourons un moment de silence, un instant de complicité entre père et fils. En arrivant à la crèmerie, je lui demande de m’attendre dans la voiture, et j’irais nous chercher chacun un cornet. « Ouais okay, vanille pour moi, c’est bien parfait. »

 

Je ferme doucement la portière en quittant la voiture, consciencieux à ne pas la claquer violemment, et ainsi brusquer mon père. Je cours vers le comptoir pour commander notre dessert.

 

« Tiens p’pa, un cornet de crème glacée molle aux cerises », dis-je en tendant le cornet d'une couleur bourgogne à mon père, un sourire béat au visage. « Il n’y avait plus de glace à la vanille alors Monsieur Gilles m’a recommandé celle-ci. » Il me remercie, et nous entamons la dégustation. J’observe ses pupilles qui dilatent à chaque bouchée. Heureux, les joues rosées, il s’arrête sur chaque morceau de cerise pour les savourer lentement, comme mes sœurs avec les pépites dans le pain au chocolat à m’ma. Il y a du père Lapierre dans ces p’tites-là. À mon tour, je goûte à la friandise.

 

« Câline que Monsieur Gilles fait de la bonne glace à la cerise! C’est ma préférée. Elle goûte exactement comme la tarte aux cerises à ta mère. »
 

« M’ma fait de la tarte aux cerises? Depuis quand? »
 

« Ahh depuis toujours! Je lui ai même proposé de servir sa tarte aux cerises à notre mariage. Elle m’a traité de fou, mais elle l’a fait quand même. Je n’ai jamais goûté à une tarte aux cerises comme celle de ta mère. Il y a un ingrédient secret, et elle n’a jamais voulu me le révéler. Une vraie coquine, ta mère! »
 

« Je ne me rappelle pas avoir mangé la tarte aux cerises à m’ma… »
 

« Ça fait des années qu’elle n’a pas fait sa tarte. Il y a eu plusieurs mauvais étés de pluie, trop de sécheresses, et les récoltes de cerises étaient mauvaises. Les années ont passé, et puis j’ai laissé tomber de lui demander. Elle ne doit même plus se souvenir de sa recette. »
 

« Monsieur Gilles me dit qu’ils ont eu une bonne saison cette année, que les cerises de sa femme sont belles, juteuses et noires! »

 

C’est comme ça que se déroule la discussion avec mon père de vergers et de bonne récoltes jusqu'au retour à la maison, sans émettre un commentaire sur ma conduite. Il est comme ça mon père : si tout va bien, il ne dit rien, si ça va mal, il parle. Il me remercie pour le cornet avant de me souhaiter une bonne nuit.

 

Le lendemain, j’entends ma mère qui fouette la pâte à la cuisine. La lumière du jour frappante entre dans ma chambre par les rideaux ouverts. J’agrippe ma montre sur la table de chevet : il est presque 10h. Je déboule les marches en courant vers la cuisine.

 

« M’ma, comment ça tu ne m’a pas réveillée ce matin? Qu’est-ce qui se passe? » En tournant sur moi-même, je cherche mes sœurs du regard. Je ne les vois nulle part et je m’inquiète. « Elles sont où, les filles? »
 

« Bonjour mon grand! J’ai pensé te laisser dormir un peu, tu as veillé tard avec ton père hier. Dès que j’ai terminé ma pâte, je te fais chauffer un morceau de quiche. Il y a du lait, sers-toi un verre. »
 

« Tu fais du pain? », je lui demande en me servant au verre de lait.
 

« Tes sœurs sont allées cueillir des cerises chez la femme du crémier. Apparemment, la pluie est bonne cette année. Ça fait longtemps que je n’ai pas cuisiné ma fameuse tarte aux cerises. La dernière fois, tu devais avoir trois ans. T'en rappelles-tu? Sûrement pas! C’est ton père qui m’a suggérer une tarte aux cerises en se réveillant ce matin. Il m’a promis d’être de retour pour le souper ce soir. Tu t’imagines Rémi, un repas en famille un samedi! Ça fait si longtemps. »

 

J’hoche la tête en souriant, admirant ma mère, rêveuse, tachée de farine, pétillante de bonheur. Elle me sert un restant de quiche, que j’attaque en la regardant remuer dans la cuisine. Elle siffle et entame des berceuses de jeunesse. Elle est élégante, ma mère, quand elle chante, de la semoule de blé dans les cheveux.

 

« Les filles seront de retour bientôt avec les cerises. Peux-tu me rendre un service, après ton déjeuner? Je vais te donner des sous, et avec la voiture, j’aimerais que tu ailles en ville. Sois prudent sur la route s’il te plaît. J’ai besoin d’une bouteille de rhum. »
 

« Une bouteille de rhum? Pour quoi faire? »
 

« Rémi, s’il te plaît, c'est pour faire siroter les cerises. C’est mon ingrédient secret! Pourquoi penses-tu que ton père raffole de ma fameuse tarte aux cerises depuis toutes ses années? »

 

Je m'esclaffe de rire. À pleines dents, je me moque de ma mère, de mon père, et de leur folie de tarte aux cerises.

 

« Allez, rends-moi ce service. Et surtout, pas un mot à personne! C’est sérieux! », me dit-elle nerveuse, l’œil sévère.

 

Je prends la clé de l’automobile dans le tiroir sous le levier, et j’embrasse ma mère sur le front au passage, en riant. En me dirigeant vers la sortie, je remarque la photo de moi sur le piano. Le sourire aux lèvres, je pars exécuter cette mission secrète pour m'ma.

 

 

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Cette histoire fictive, écrite par Mélina Bouchard, est réalisée pour du mois d'octobre, le mois des aînés. Le récit La pluie n'est pas seulement bonne pour la pelouse est entièrement inspiré de la photo sélectionnée au hasard, dans le cadre du concours de photographies des aînées et des ancêtres. 

 

Née à Victoria en Colombie-Britannique, Mélina Bouchard est une fière Franco-Colombienne. Il y a cinq ans, elle est venue s’installer à Ottawa afin de poursuivre des études post-secondaires en communication et en lettres françaises. Au début de la vingtaine, elle trouve refuge dans la littérature et s’applique à maîtriser cet art avec conviction.

 

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